lundi 25 décembre 2017

Livre premier









La Voie






1.


La voie qui peut se dire n'est pas La Voie*; le nom qui peut être dit n'est pas l'éternel, le sans nom, à l'origine du ciel et de la terre. Les êtres et les choses crées il y eut un nom, ce nom est la part du sans-nom, le Tao, contenue en chaque chose créé.

C'est pourquoi, lorsque l'on a réalisé la conscience de ce nom, en tout contenu, on voit l'Unité dans le multiple, tandis que lorsque l'on est dans la confusion de la dualité, on ne voit que ce qui sépare.

Une chose est l'être, l'autre le non-être et ces deux choses, le non-être et l'être, s'ils ont des noms différents, ont la même origine. Le non-être est le Tao, l'être est ce qu'il a créé par sa vertu, qui est son énergie. C'est ainsi que le non-être habite l'être. On dit ces deux choses profondes et elles le sont. C'est dans cette profondeur qu'est la porte de l'Unité, quand le Un et le multiple se confondent.

*La Voie ou Tao.


2.


Dans le monde ancien, tous les hommes étaient droits, puis le vice a paru. Alors les hommes, en connaissant le vice, ont su voir et apprécier le bien. C'est toujours ainsi, les contraires existent l'un par l'autre comme l'être et le non-être.

Le difficile et le facile se comparent mutuellement. Le long et le court le sont l'un par rapport à l'autre. Le haut et le bas montrent l'un à l'autre leur différence. La tonalité et la voix s'accordent mutuellement. L'antériorité et la postériorité ne vont pas l'une sans l'autre.

De là vient que celui qui a réalisé l'Unité agit dans le non-agir, l'action faite dans le détachement de ses fruits et l'attachement constant à l'Unité. Le sage* enseigne même sans rien dire, alors ceux qui veulent bien le suivre se mettent à marcher sous sa guidance, que jamais il ne leur refuse. Mais s'il les guide, il ne se les approprie pas. Il leur permet de se perfectionner sur la voie et n'attend rien de leur part. Ses mérites certains, le sage ne s'y attache pas , c'est ainsi qu'il les garde.

*Sage ou Saint ou éveillé. Saint est un terme très utilisé par les chrétiens, or il ne s'agit pas ici de saint comme ce mot est compris par le christianisme et éveillé est un mot utilisé par les bouddhistes, les hindouistes, les yogis etc. Je garde le mot sage mais il désigne, en fait, un éveillé ou un dévot sur La Voie de l'éveil.


3.

En ne mettant pas sur des piédestaux les sages, on évite de blesser le peuple et on le garde en paix. En ne montrant point ostensiblement le luxe on le garde loin du vol. En ne gardant pas son attention fixée sur les objets du désir on empêche le cœur de se troubler. C'est pourquoi, lorsque le prince est un sage il se tient hors de la confusion, gardant ainsi sa conscience au bon endroit, et il reste humblement dans le non-agir toujours plein de vie et de force.

Il travaille, exempt de désirs, à garder le peuple dans sa pureté originelle, loin des connaissances vaines. Il fait en sorte que les savants se méfient de leurs savoirs et n'osent plus agir en les prenant pour guide de conduite. Ce prince éclairé pratique le non-agir*, et alors il n'y a rien qui ne soit bien gouverné.

*Le non-agir est le Service, ce piliers de la pratique de La Voie d'aujourd'hui, qui consiste à agir tout en pratiquant une technique particulière de méditation.


4.

Le Tao est un vide inépuisable, il est si profond ! De lui sont sortis tous les êtres vivants. Éternellement, il émousse ce qui est pointu, dénoue le fil des existences, fait jaillir la lumière. Du rien, le Tao crée toute chose, sa pureté est indicible. Il n'a pas eu de commencement, il est. Nul ne l'a engendré; il était là avant le maître du ciel*.

*Le soleil.


5.

Le ciel et la terre ne différencient pas les passions humaines. Ils regardent toutes les créatures comme importantes. Le sage considère chacun comme important. Le Tao, ce vide plein d'une inépuisable paix créatrice, ressemble à un soufflet de forge qui ne s'épuise point. Par une pratique assidue on se met dans son mouvement et on ne s'épuise point. Celui qui en parle beaucoup arrive souvent à l'épuisement. Quand c'est possible, mieux vaut se taire et rester dans le non-agir*.

*Agir dans le détachement et en pleine conscience (du Tao).


6.


Le Tao ne meurt pas ; on l'appelle la mère mystérieuse qui est à l'origine des racines du ciel et de la terre. Il est sans fin et sans paraître, toujours renouvelé, il occupe tout l'univers. Il ne s'épuise jamais.


7.


Le ciel et la terre durent éternellement. S'ils peuvent durer éternellement, c'est parce que leur existence n'est pas à leur seul profit. Tous les êtres dépendent d'eux. Le sage est ainsi : il s'oublie au profit des autres. Passant en dernier il devient le premier. Il est détaché de son corps et pourtant son corps reste jeune, n'est-ce pas parce qu'il s'oublie ? Pour cette raison il réussit dans ses intérêts privés.


8.


L'homme vertueux est comme l'eau : L'eau excelle à se rendre utile à tant d'êtres et, fluide, elle ignore la lutte, coulant dans la pente sans obstacles. Elle aime les lieux que déteste la foule. Les hommes veulent toujours s'élever, l'eau va toujours du plus haut au plus bas.

C'est pourquoi le sage, qui ressemble à l'eau, se rapproche du Tao. Il se plaît dans l'humilité, son cœur aime la profondeur. S'il fait du bien à autrui, il le fait sans vaine émotion. S'il fait des promesses, il les tient toujours. S'il gouverne, il apporte à tous la paix et la vertu. S'il agit, il le fait le mieux possible.

Se mettant en mouvement, il se soumet à la Guidance*. Comme l'eau, il ne lutte contre personne ; c'est pourquoi aucun blâme ne l'atteint. Quand l'eau rencontre un obstacle, elle le contourne sans se battre.

* L'harmonie active du Tao, ou Grâce, dans l'existence de celui qui se soumet au Tao.



9.


Il vaut mieux ne pas remplir un vase que d'avoir à le tenir à deux mains, quand il est plein, de peur qu'il ne se renverse. Aussi, quand vous agissez, faites en sorte que vous puissiez toujours garder une main pour tenir l'essentiel.

Le tranchant aiguisé ne peut que s'émousser, si une salle est remplie d'or et de pierres précieuses, personne ne pourra les garder. Tout à une fin, alors attachez-vous à ce qui est sans fin.

Si l'on est comblé d'honneurs et qu'on s'enorgueillisse, on s'attirera des malheurs. Lorsqu'on a fait de grandes choses et obtenu de la réputation, il faut se retirer à l'écart de la vanité du monde. Telle est la voie du ciel.


10.


L'âme doit commander au mental et le corps doit s'accorder à l'âme. Si l'homme reste centré, il pourra conserver la Conscience du Tao. S'il garde sa force vitale sous contrôle il pourra être comme un nouveau-né.

S'il se libère de l'illusoire lumière de l'intelligence, il sera à l'abri de la confusion. Les portes du ciel tantôt s'ouvrent, tantôt se ferment. L'éveillé tantôt se bougera, tantôt restera au repos selon les nécessités. Si la Lumière l'éclaire tout entier, le sage cachera son savoir par une ignorance feinte.

Comme le Tao donne la vie et la protège, le sage enseigne et éclaire les autres sans les regarder comme sa propriété. Il fait leur bien et n'attend rien d'eux. Il est au dessus d'eux* et ne les traite pas en maître. C'est le chemin du Tao.

*Comme le guide de montagne qui est toujours le premier de cordée.


11.


Trente rayons se réunissent autour d'un moyeu. C'est de son vide dont dépend toute l'utilité du char. Si le moyeu n'avait pas de trou, l'axe ne pourrait y entrer et le char ne servirait à rien.

On pétrit de l'argile pour faire un vase. C'est de son vide que dépend la contenance du vase. On perce des portes et des fenêtres pour faire une maison, c'est de leur vide que dépend l'usage de la maison. Sans le vide des portes et des fenêtres, comment pourrait-on entrer et sortir de la maison, comment le soleil pourrait-il l'éclairer ?

C'est pourquoi l'utilité vient de l'être, qui est comme la matière pleine et la réalisation du non-être, qui est comme le vide.


12.


Les cinq couleurs rendent aveugles les hommes*. Les cinq notes rendent sourds les hommes*. Les cinq saveurs trompent le goût des hommes*. Tout occupés aux plaisirs de leurs sens tournés vers le dehors, les hommes ne voient plus l'essentiel en leur dedans.

Les courses violentes, l'exercice de la chasse rendent fou le cœur des hommes. La course aux biens inaccessibles pousse l'homme à des actes mauvais. De là vient que le sage se tourne vers l'intérieur et ne s'occupe pas uniquement de ce qu'il voit, de ce qu'il entend ni de ce qu'il goûte. C'est pourquoi il reste maître de ses choix.

*L'initié au Tao se tourne vers l'intérieur et ses yeux voient de nouveau, ses oreilles entendent, son odorat, son goût sentent et goûtent le Tao sous sa forme première. Sur La Voie d'aujourd'hui on connaît le moyen de faire cela. Lao-Tse révélait à ses disciples ces mêmes moyens : les techniques de Méditation du Tao.


13.


Le sage redoute la gloire autant que la disgrâce. Les honneurs sont, pour lui, une grande calamité. Pourquoi redoute t-il ainsi autant la gloire que la disgrâce ? Quand vous avez la gloire vous craignez de la perdre et vous craignez la disgrâce. Voilà pourquoi gloire et disgrâce sont toutes deux des choses à redouter.

Que veut-on dire en disant que les honneurs sont une grande calamité ? Que la vanité plonge dans une grande confusion et que la confusion est une calamité. Mais quand nous ne connaissons pas la gloire, quelle vanité pourrions-nous éprouver ?

Ainsi, les sages ne cherchent pas l'éloge. Ils servent simplement sans se soucier dʹeux‐mêmes. Par conséquent, ils peuvent vivre en paix. Comme ils ne se battent contre rien ni personne, ils ne peuvent être battus.


14.


Vous regardez le Tao et vous ne le voyez pas : on le dit incolore. Vous l'écoutez et vous ne l'entendez pas : on le dit silencieux. Vous voulez le toucher et vous ne le pouvez pas, on le dit sans corps. Ces trois qualités ne peuvent être séparées, confondues elles n'en font qu'une.

Son aube n'est pas rayonnante ni son coucher obscur. Il est constant et on ne peut le montrer. On dit qu'il est une forme sans forme, une image sans image. Allant au devant de lui, vous ne voyez point sa face ; le suivant vous ne voyez point son dos.

C'est en allant sur La Voie de la renaissance que l'on peut connaître l'origine qui est aussi le but, le début qui est aussi la fin. Vous venez du Tao et vous y retournez, c'est en cela que le début est aussi la fin et que la fin est aussi le début.


15.

Depuis le début des temps les grands sages sont d'une telle subtilité, d'un esprit si pénétrant qu'on ne peut espérer les comprendre. Puisqu'on ne peut les comprendre, on peut au moins décrire leurs attitudes :

Ils sont prudents comme celui qui traverse un torrent en hiver. Ils sont circonspects, comme le voyageur averti d'un danger. Ils sont réservés comme l'invité. Ils s'effacent comme la glace qui fond. Ils sont solides comme le bois le plus dur. Ils sont emplis d'espace comme une vallée. Ils sont insondables comme une eau troublée. 

Qui est-ce qui sait apaiser le trouble de son cœur en le laissant reposer ? Qui est-ce qui sait naître peu à peu à la paix par un calme prolongé ? Celui qui reste sur la voie du Tao aime la vacuité, ce vide si plein du Tout, il s'est vidé de ses attachements, de ses idées, de ses concepts, de son affect, de la vieille personne qu'il croyait être et ne désire pas être de nouveau plein*.

*De ces choses dont il s'est vidé. Mais de béatitude si : il veut bien en être plein !


16.


Ayant atteint la vacuité, ce vide de moi si plein du Tao, je me laisse porter par l'aile puissante du silence. Les dix mille êtres naissent en même temps; ensuite je les vois partir. Après avoir atteint son but, chacun d'eux revient à son origine. Revenir à son origine c'est retrouver le repos. Le repos, c'est le retour dans sa demeure véritable, c'est renouer avec sa destinée première.

Ce retour est la loi éternelle. Connaître la loi éternelle, c'est être éclairé. Celui qui ne s'y soumet pas se perd dans la confusion et la souffrance. Celui qui connaît la loi possède la Connaissance non apprise venue du Tao.

Celui là est tolérant est juste. Celui qui est juste est grand. Celui qui est grand atteint le Divin. Le Divin atteint il est uni au Tao et se trouve au delà des périls. Rien ne peut le surprendre. Rien ne peut l'émouvoir. Rien ne peut le toucher, pas même la mort.


17.


Des rois sages du passé, le peuple ne connaissait que le nom. Les suivants, qui étaient justes, il les aima et les loua. Les suivants, qui jugeaient, il les craignit. Les suivants, qui étaient prudents, il les méprisa.

Celui qui n'a pas confiance dans les autres ne gagne pas leur confiance. Les rois sages parlaient avec sagesse. Ils étaient des exemples pour tous, alors le peuple disait : « C'est nous qui avons tout fait, nous sommes libres. »


18.


Dans les temps passés, le Tao était le maître et les hommes suivaient son harmonie. Puis le Tao fut oublié et ce fut l'humanité, et sa justice qui devinrent les maîtres. Ce fut le temps de l'intelligence, de l'habilité et les désirs ne connurent plus de limites.

Quand la prudence et la perspicacité s'emparèrent de l'esprit des rois et des princes, on vit naître une grande hypocrisie et de nombreuses trahisons. Quand les familles eurent cessé de vivre en bonne harmonie, on vit la piété filiale et l'affection remplacées par des concepts moraux.

L’état sombra dans le désordre. Mais c'est dans le désordre qu’apparaissent les serviteurs loyaux, ainsi est le Tao, toujours près de l'homme pour lui offrir son secours.


19.


Renoncez aux savoirs vains et à la morale, vous vous en trouverez cent fois mieux ! Abandonnez les lois et la justice humaines et les vertus familiales reviendront. Si vous renoncez au luxe et au profit, les voleurs et les brigands disparaîtront. Renoncez à toutes ces choses et soignez sûr de la vanité des apparences. C'est ce que je vous enseigne ; le vrai détachement. Soyez simples, demeurez fidèles à vous-mêmes. Rejetez l'égoïsme et les désirs. La Voie s'ouvrira devant vous.


20.


Renoncez aux vaines études et vous serez en paix. Combien est petite la différence entre un oui empressé et un oui insincère ! Mais combien est grande la différence entre le bien et le mal !

La peur qui est dans le cœur des autres ne doit pas effleurer le tien. Les Hommes sont excités et courent sans cesse après les plaisirs. Ils désirent avidement la chair du bœuf pour satisfaire leur gourmandise, au printemps, ils montent sur une tour élevée pour contenter leurs yeux.

Mais moi (Lao-Tse) je reste calme : étranger au tumulte comme le nouveau né, le regard tourné vers le dedans. Je suis dans le vrai détachement; comme sans but ni logis. Les hommes de la multitude ont amassé tant de biens. Je suis comme celui qui a tout perdu. Je suis comme un ignorant sans connaissances savantes.

Les hommes du monde sont brillants et je reste dans l'ombre. Les hommes ont de l'esprit; je parais ignorant. Je suis insondable comme l'océan; je flotte comme une feuille emportée. Les hommes paraissent capables, on me dirait incapable. Je diffère des autres hommes parce que je bois à la source du Tao.


21.


La grande Vertu* vient du Tao. Voici quelle est la nature du Tao : Il est indistinct, indéterminable, profond et insondable. Il est la matrice de tous le vivant. Qu'il est profond et insondable ! En lui est l'essence vraie de l'être et la preuve de ce qu'il est. Depuis les débuts des temps son Nom** nous a été transmis et tous les êtres sont issus de lui. Comment je le sais ? Je le sais par la pratique de La Voie.

* C'est-à-dire la guidance, ou cette force créatrice qui engendre le monde et les êtres.
** Ce Nom est le Saint-Nom ou Verbe, sa Vertu.

22.


Ce qui est incomplet deviendra entier. Ce qui est courbé se redressera. Ce qui est vide se remplira. Ce qui est vieux rajeunira. Avec peu de connaissances on gagne la paix du Tao ; avec beaucoup de savoirs on s'égare dans la confusion. C'est à cause de ça que le sage reste dans l'Unité et qu'il est un modèle.

Il ne veut pas briller c'est pourquoi il brille. Il ne s'affirme pas et pourtant il s'impose. Il ne se vante point, c'est pourquoi il a du mérite. Il ne se glorifie point, c'est pourquoi il est au dessus des autres. Détaché de lui-même il ne lutte contre personne.

L'ancienne sentence: « Ce qui est incomplet devient entier »  est pleine de vérité car celui qui sait être souple et plier reste intègre . Tout vient à ce qui est entier comme toutes les eaux vont à l'océan.


23.


Celui qui se tait connaît l'harmonie. Un vent rapide ne dure pas; une pluie violente ne dure pas. Qui est-ce qui produit ces deux choses ? Le ciel et la terre. Si le ciel et la terre ne font rien d'éternel, comment l'homme le pourrait-il ?

Si l'homme pratique assidûment le tao, il s'identifie au Tao; s'il vit pour posséder il connaîtra les plaisirs ; s'il se livre aux excès il sera en butte au malheur. Celui qui s'identifie au Tao gagne le Tao ; celui qui s'identifie à ses possessions gagne ses possessions ; celui qui s'identifie à ses excès gagne les fruits de ses fautes. C'est pourquoi l'action comme l'inaction traduisent l'invisible harmonie. La foi doit être totale ou ne pas être.


24.


Celui qui se dresse sur la pointe de ses pieds ne peut tenir longtemps ; celui qui trop allonge son pas ne peut marcher longtemps. Celui qui tient à son avis sans écouter n'apprend rien. Celui qui se montre reste dans l'ombre. Celui qui se vante n'a pas de mérites. Celui qui se croit le plus fort ne vit pas longtemps.
De telles conduites repoussent la paix du Tao. C'est pourquoi l'humble persévère dans l'humilité. Ces faiblesses n’atteignent pas celui qui suit La Voie.


25.


Il est un être indéfinissable et indistinct qui existait avant le ciel et la terre. Il n'a pas de voix audible, il est immatériel ! Sa vie ne doit rien à personne, il est inchangeant. Il est en tout, constamment.

Vous pouvez le considérer comme l'origine de l'univers. Je ne sais quel nom lui donner. Pour parler de lui je l'appelle Tao. On ne peut lui trouver de nom. Invisible il est immense, immobile il se propage à l'infini, en fuyant, il revient.

Le Tao est grand. L’univers est grand. La terre est grande. L’homme est grand. Ce sont les quatre grandes puissances. L’homme se base sur la terre. La terre se base sur l’univers. L’univers se base sur le Tao. Le Tao ne se base que sur lui-même.


26.


Les racines de la légèreté sont dans la profondeur. Le calme est maître de l'action. Ainsi le sage reste dans la Tao tout le temps. Il ne quitte pas la Paix profonde.
Pourquoi le seigneur du pays* devrait-il aller et venir comme un fou ? Si tu te laisses ballotter de-ci de-là, tu perds le contact avec la source. Si tu laisses l’agitation te gouverner, tu perds le contact avec celui que tu est vraiment.

*L'âme, votre véritable identité, devrait rester maîtresse du mental. Elle ne devrait pas se disperser comme se disperse le mental.


27.


Celui qui sait comment aller sur La Voie ne génère pas de résidus. Celui qui sait parler, sous la dictée du Tao, ne dit pas de choses fausses. Celui qui sait compter ne se sert pas d'un boulier. Celui qui sait se garder n'a pas besoin de verrou ni de clé. Celui qui assume ses devoirs n'a pas besoin d'y être obligé.

De là vient que le sage est capable d'enseigner aux autres hommes et qu'il ne les abandonne jamais. Cela s'appelle être éclairé deux fois, une fois par la Lumière du Tao, une autre fois par sa propre sagesse.

L'homme aux vertus du Tao prévaut sur les autres. Pour le maître, le disciple est une occasion de servir. Si l'un n'estime pas son maître, si l'autre néglige son disciple, même s'ils semblent pleins de prudence, ils se trouvent plongés dans l'aveuglement. L'un a besoin de l'autre. Voilà ce qu'est La Voie la plus importante et la plus subtile.


28.


Celui qui connaît sa force et reste doux est le centre où mènent toutes les routes. S'il est digne d'être un modèle, la vertu constante* ne l'abandonnera pas ; il redeviendra comme un enfant. Celui qui connaît sa valeur mais sait rester humble et modeste est un modèle. S'il est un modèle, ses vertus seront constantes, sans faillir il reviendra à ce qui n'a pas de fin.

Celui qui connaît sa gloire et reste dans le monde, parmi les hommes est aussi digne de servir de modèle. S'il est digne des servir de modèle, la vertu constante lui fera atteindre la simplicité parfaite. Quand la simplicité parfaite se trouve dans les choses les plus triviales, elle enseigne aux esprits avides de Vérité.

* Vertu constante : La Grâce, c'est-à-dire la guidance du Tao.


29.


Quand l'homme a à cœur de gouverner le monde parfaitement il n'y réussit pas. Le monde est une œuvre de Dieu, une œuvre parfaite. S'il y travaille, il le détruit ; s'il veut se l'approprier, il le perd. C'est pourquoi, parmi les hommes, certains avancent d'autres suivent ; les uns réchauffent et les autres refroidissent ; les uns sont forts et les autres faibles ; les uns sont en mouvement et les autres immobiles. Le sage évite l'incohérence et toute extrême, il vit dans la Vérité.


30.


Qui s'en remet au Tao ne cherche pas à soumettre ni à gouverner les hommes par la force des armes. Quoi que l'on fasse aux autres ça nous revient toujours.

Partout où reste longtemps une armée, les champs deviennent des ronciers stériles. A la suite de grandes guerres, il y a toujours la famine. L'homme vertueux frappe un coup décisif et s'arrête. Il ne soumettra pas l'empire par la terreur. Il frappe un coup décisif et n'en tire nulle gloire. Il frappe un coup décisif et ne combat que par nécessité. Il frappe un coup décisif et ne veut pas se montrer fort.

Quand les hommes arrivent à la plénitude de leur force, ils vieillissent. Celui qui ne fait pas les choses dans le Tao va à sa perte.


31.


Plus les armes sont bonnes et plus elles tuent d'hommes. L'humanité les détestent. Celui qui se livre au Tao s'en détourne. En temps de paix le sage se place à la gauche du maître de maison*; le guerrier se place à sa droite**.

Les armes sont des instruments de malheur. Le sage ne s'en sert que lorsqu'il ne peut pas faire autrement et met à la première place le non-agir. S'il gagne il ne louera pas sa victoire. S'en réjouir, c'est être sans compassion. Celui qui est sans compassion ne réussira pas à atteindre la maîtrise***.

Dans des circonstances fastes la gauche est la place d'honneur, dans des circonstances néfastes c'est la droite. Le général en second occupe la gauche ; le général en chef occupe la droite. C'est ainsi qu'ils sont placés selon les rites funéraires. Le carnage d'une multitude d'hommes doit être pleuré avec des lamentations. Celui qui a vaincu dans un combat doit porter le deuil.

* Le côté gauche, c'est-à-dire le « yang », symbole de vie et du bonheur.
** Le côté droit, c'est-à-dire le « in » ou principe neutre est le symbole de la mort. (le « yin » est un principe négatif, là il s'agit d'un principe neutre).
*** Traduction de « régner sur l'empire ». Le mot empire parle, en apparence, de la politique chinoise de l'époque de Lao-Tse mais avant tout il parle selon le Tao, de la maîtrise de soi, dans la Méditation ou Samyama (terme indien). Régner sur l'empire c'est avoir la maîtrise de ses sens et de ses pensées, être ainsi dans le Tao, le non-agir.


32.


Le Tao est éternel et il est insaisissable. Il est en même temps infiniment petit et infiniment grand, contenu et contenant. Si le Hommes, petits et grands peuvent être en Lui* la paix universelle régnera. Le ciel et la terre s'uniront pour faire descendre une douce rosée, et les peuples vivront en Paix de leur propre chef.

Dès que le Tao fut divisé il eut un nom. Alors les hommes furent divisés par contrées et par nations, et distingués chacun par un nom. Par le Tao on sait se garder du danger de la dualité. Depuis toujours le Tao réunit toutes les eaux pour les mener à l'océan.

* « Garder le Tao » (traduction souvent faite du texte chinois) signifie garder sa Conscience au centre, c'est-à-dire être « en-lui ». Le Christ disait, à ce propos : « je suis dans Le Père et Le Père est en moi ».


33.


Celui qui connaît les hommes apprend à être sage. Celui qui se connaît lui-même est éclairé. Celui qui dirige les hommes est puissant. Celui qui plie sa volonté et la garde au centre est le plus fort. Celui qui sait se contenter de peu est assez riche. Être libéré du désir c'est posséder le monde. Celui qui persévère fait preuve d'une forte volonté. Celui qui reste dans sa véritable nature est sage. Celui qui meurt et se libère entre au Royaume éternel.


34.


Le Tao est partout, il va à gauche comme à droite en même temps. Tous les êtres naissent à cause de Lui et il les supporte constamment. Il ne s'attribue aucun mérite. Il Commande tous les êtres sans vouloir en être maître.

Il est sans désir et dénué d'ambition. On peut le dire petit, quelle erreur : il est immense, sans mesures. Tous les êtres vivants retournent à lui sans qu'il ne demande rien. On peut alors le dire infini, nul ne peut le cerner. Suivant la leçon du Tao, le sage ignore sa grandeur, ainsi elle se réalise d'elle-même, à l'infini.


35.


Le sage garde le Tao* et les chercheurs viennent à lui. Il ne leur fait pas de mal ; il leur donne la véritable paix et la liberté. 

La musique et les mets exquis retiennent l'étranger qui passe, mais lorsque la Vérité sort de la bouche du sage, elle est fade et sans saveur pour celui qui veut le plaisir des sens, car cette Vérité, il la regarde mais ne la voit voit pas, il l'écoute sans l'entendre. Pourtant celui qui puise cette Vérité dans le Tao a puisé l'inépuisable.

* Comme on « garde le lit » autrement dit il reste dans le Tao, c'est-à-dire dans le centre (en lui ).


36.


Lorsqu'un être se contracte on sait qu'il avait commencé par se dilater. S'il s'affaiblit, on sait avec certitude qu'il a été fort. S'il semble s'éteindre on sait avec certitude qu'il a eu de la splendeur. S'il va se dépouiller de tout, on sait avec certitude qu'il a possédé.

Cette apparente évidence ne l'est pas pour tout le monde, c'est une doctrine à la fois cachée et éclatante. Ce qui est mou peut triompher de ce qui est dur ; ce qui est faible de ce qui est fort. La force de la voie ne doit pas être montrée à tous, sans discernement*.

* Le Christ disait à ses disciples qu'il ne fallait pas donner le trésor de la Vérité aux chiens, il disait aussi « que celui qui a des oreilles entende ».


37.


Le Tao est constamment dans le non-agir, pourtant il fait tout. Si tous, puissants et moins puissants pouvaient garder leur Conscience centrée, toute l'humanité serait convertie à la paix. Si, une fois convertis, ils voulaient encore prétendre diriger, je les remettrais* dans le non-agir grâce au tao.

Le Tao ne doit pas être l'objet du désir, il demande une grande soif. L'absence de désirs procure la paix. Alors l'empire sur soi s'améliore de lui-même.

*C'est Lao-Tse qui parle en disant « je ».